Devenir Carver

Mise en page 1

Yakima, État de Washington, été 1953.
Maryann : Qu’est-ce que tu comptes faire ?
Ray : Je veux devenir écrivain.
Maryann : Écrivain ! Tu crois que tu en as les capacités ?
Ray : Oui. Pourquoi ?

Devenir Carver, de Rodolphe Barry, en librairie le 6 janvier (éditions Finitude)

Fabien Clouette – Une épidémie (éditions publie.net)

épidemieEn juillet dernier, j’avais pour la première fois entendu parler de Fabien Clouette par le biais d’une campagne de crowdfunding, pour un film documentaire qu’il avait en projet, sur le Fulton fish market, le nouveau marché au poisson du Bronx, et je trouvais la démarche intéressante. Aussi, lorsque j’ai découvert qu’il était également auteur, c’est avec beaucoup de curiosité que j’ai lu son livre.

Dans une ville portuaire en quarantaine, des portes s’ouvrent sur des lieux abandonnés, le vent souffle à travers les fenêtres, des ombres se croisent, des fantômes passent qui hantent ceux qui sont restés. Il y a une boutique étrange où l’on fait d’étranges rencontres. De ce qui s’est passé ici, l’on ne saura rien. De même que l’on ne connaît rien des protagonistes, ni d’où ils viennent, ni qui ils sont. Nous voilà en territoire inconnu, perdu dans une citadelle onirique, comme tracée par Escher.
Quelque chose — mais nous ne pouvons en mesurer les enjeux —, est sur le point de se produire, et cette attente, palpable, qui semble suinter des murs de la cité, n’est pas sans rappeler le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. De même, on pense à Borges, quand l’éditeur, lui, évoque Blanchot.

« Voilà cinq semaines que je suis enfermé. La quarantaine généralisée prend fin à midi. » Ainsi commence le livre, et il n’est plus possible ensuite de le lâcher. Et une fois la dernière page lue, surtout ne vous risquez pas à effacer le fichier de votre liseuse ou tablette : le texte va commencer de vous hanter, et il vous faudra tôt ou tard y revenir.

Soulignons enfin qu’avant de paraître en septembre chez publie.net, le livre a fait l’objet d’une publication sur Nerval.fr, véritable laboratoire d’écriture s’il en est, comme ce texte en témoigne.

Strass et paillettes : souvenir – Don Carpenter (éditions Cambourakis)

strass-paillettes-couv Strass et paillettes : souvenir, est un petit livre épatant de Don Carpenter. L’auteur, surtout connu en France pour son roman Sale temps pour les braves, fut aussi scénariste à Hollywood. Le texte raconte la virée nocturne dans le Los Angeles de la fin des années 60 de trois amis de circonstance, Carpenter lui-même, Felix Bilson, un acteur de séries B sur le déclin, et un producteur, Dee Gee Liffy. Ensemble ils travaillent sur un projet de film, dont on sent bien dès le départ qu’il n’aboutira pas. Sous couvert d’un récit authentique (en fait Felix et Dee Gee sont des constructions de l’auteur qui s’inspire simplement de personnages qu’il a croisés), Carpenter nous livre une sorte de fable désabusée sur Hollywood. Surtout, c’est une très belle leçon de vie, le récit touchant d’une amitié qui se scelle dans les heures troubles d’une nuit d’été et les vapeurs de l’alcool.

Proche de Richard Brautigan, dont il fut l’ami, Carpenter a écrit une dizaine de romans et de recueils de nouvelles, qui pour beaucoup se nourrissent de son expérience de douze ans comme scénariste à Hollywood. Souffrant d’une maladie incurable, il s’est suicidé en 1995, à 64 ans.
Strass et paillettes : souvenir est une parfaite introduction à son œuvre, que les éditions Cambourakis ont commencé de publier en France, depuis 2012.

Éric Faye – Somnambule dans Istanbul (éditions Stock)

La proportion d’auteurs qu’un complexe d’inadaptation conduit à se sentir rejeté sur les marges de la société a toujours été très forte. Et lorsque la brume se dissipe au-dessus de la question récurrente « Pourquoi écrivez-vous ? », j’aperçois avec netteté, en guise de réponse, une sensation d’imposture qui ne m’a jamais quitté, en conséquence de quoi les droits d’auteur de mes livres représentent une manière de « pension d’invalidité ».

FayeIl est de ces écrivains que l’on aime à retrouver, livre après livre, comme un ami intime que l’on voit trop peu souvent. Éric Faye est pour moi de ceux-là, que je suis avec une certaine fidélité depuis son troisième livre, Je suis le gardien du phare, paru en 1997 chez José Corti.
Par ailleurs journaliste (et j’aime à surprendre son nom parfois sur certaines dépêches AFP, alors que rien du texte de la brève, factuelle et laconique, ne laisse deviner l’écrivain qui se cache derrière), il alterne les nouvelles et les romans qui viennent tous puiser à une même source magique, une sorte de réalisme merveilleux transposé en Europe centrale ou au Japon.
Somnambule dans Istanbul, qui relève du récit de voyage, est un texte plus intime qui donne à voir l’auteur à découvert, si je puis dire, et à travers son émerveillement ou sa perplexité devant certains lieux ou situations, on devine l’étincelle qui conduisit à l’écriture de certains de ses textes qui nous ont en retour émerveillé : « Il se peut aussi que le goût du Nord soit synonyme de goût pour la solitude. Destinations peu courues, propices au retrait, à la rêverie comme à la méditation, préalables indispensables, pour beaucoup à l’écriture. Solitude qui n’est pas misanthropie, mais nécessité de diluer le moi dans le monde, de n’être plus qu’un regard posé sur ce monde. »
Son goût des îles perdues, de l’Orient, ses déambulations dans les lieux de la Mitteleuropa sur les pas de ses modèles (Franz Kafka, bien sûr, mais aussi Ismail Kadaré, et par effet rebond, je pense moi à côté de lui à d’autres auteurs, roumains ceux-là, qui m’ont marqué : Ionesco, Tzara, Elliade ou Cioran), viennent éclairer à rebours ses textes précédents — qu’ils soient poétiques, merveilleux (au sens premier du terme, qui rapproche le récit du conte) ou fantastiques.

Et puis, il y a cette très belle définition de l’écrivain voyageur, comme un précepte zen, qui vient dans les dernières pages du livre : « N’être rien. Mais voir le monde et en capter la rumeur. »

Du [lire+écrire] numérique : réflexions post-day | La Dame au Chapal

Que nous soyons « papier » ou « numérique », nous ne pouvons pas dire « j’ai raison » : il n’y a pas de modèle qui détiendrait une quelconque vérité (tout comme en politique, économie etc.) car il n’y a pas de modèle parfait. On peut juste essayer d’avancer (…)

Un article de Roxane Lecomte à lire sans plus attendre ici : Du [lire+écrire] numérique : réflexions post-day | La Dame au Chapal.