Philippe Vasset – Carte Muette (Ed. Fayard)

En ce début de XXIème siècle, l’homme a parfaitement et complètement circonscrit son territoire. Il n’est pas une lande de terre, un rocher, une forêt qui ne soit aujourd’hui dûment mesuré et cartographié.
Il reste cependant un territoire mal défini, dont nul ne connaît véritablement la géographie ni les frontières : l’Internet.

Répondant à un concours lancé par le leader mondial de l’accès à Internet, un groupe d’explorateur, géographes d’un nouveau genre, se lance alors dans l’élaboration d’un atlas complet du réseau.
Ils recensent bientôt tous les lieux d’accès, établissent les points de passage des câbles de fibre optique et jusqu’aux satellites, mais leur carte reste parcellaire.
Il faudra bientôt aller plus loin encore, identifier les usagers, intercepter les mails, les échanges, les transactions, décrypter les adresses IP, cracker les mots de passe pour finir par obtenir une carte sans cesse en mouvement, fluctuant au gré des échanges numériques :

« L’ensemble apparaît comme un vaste collage. Comme on s’y engage, ce sont d’abord des télescopages, souvent violents : la verrière de la gare Saint-Lazare crevée par le tunnel des Facultés qui amène les voitures et les camions algérois dans la salle des pas perdus parisienne (…) L’immeuble de la banque HSBC à Hong Kong, illuminé comme un bateau de croisière et dérivant, en pleine nuit, jusqu’au milieu du camp de réfugiés de Dadaad (Kenya) dont il écarte les toits de tôle ondulée de son étrave de marbre poli.»

Mais bientôt, dans une habile métaphore de la mondialisation actuelle, tout tend à se confondre en un seul et même lieu, uniforme, quadrillé de données numériques.
Avec Carte muette, Philippe Vasset nous livre un court et ambitieux roman épistolaire d’un genre nouveau, où tous les échanges retranscrits sont des e-mails.

Vasset pousse l’exercice à son paroxysme, à grand renfort de jeux typographiques et d’adresses électroniques (tous les intervenants ne sont désignés que sous cette forme : nous ignorerons jusqu’au bout leurs véritables identités).

L’exercice était périlleux, et de prime abord, le livre paraît n’être qu’un vain exercice de style.
C’est pourtant, à bien y regarder, une véritable réussite, un joli tour de force stylistique, sorte de poème en prose électronique, un texte ramassé, aux élans lyriques et une vraie réflexion sur la nouvelle organisation de notre monde « devenu une étendue omnisciente, lieu d’inscription d’une mémoire absolue. L’œil, le nom, la carte et le territoire désormais confondus, équivalents ».

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