Erri De Luca – Le contraire de un (éditions Gallimard)

Encore un livre qui traînait sur mes étagères depuis des mois, que je découvre enfin. Il s’agit d’un recueil de courts textes, qui semblent autobiographiques, beaucoup évoquent les années 70 en Italie, les révoltes étudiantes, il y a de très beaux textes sur la montagne, et des pages bouleversantes sur les femmes, l’amour, la rupture…

Ainsi, dans le texte intitulé La chemise au mur :

Les meilleures choses de l’amour arrivent par hasard, on les comprend ensuite

Et dans L’addition :

J’avais une belle veste, héritage d’un oncle mort jeune. Elle lui plaisait, une fois elle me demanda de la porter pour une soirée, une invitation à une fête. Je n’y allais pas, je ne connaissais pas, je ne savais pas comment y être. Je me cuisinais une mixture quelconque, je lisais une histoire d’outre-mer, puis le sommeil m’abattait d’un coup de marteau entre les yeux. L’aube suivante, je retrouve ma veste sur une chaise de la cuisine, elle s’était déshabillée là pour ne pas faire de bruit, que de toute façon je n’aurai pas entendu. Je la soulève pour la replier et une feuille sort de la poche, une note de restaurant, deux couverts, à Sorrente, une belle somme, la date, celle du soir précédent. Pas de fête, seulement le souci de me raconter une craque pour ne pas m’inquiéter. Trahi ? A ce moment précis oui, une gifle en pleine figure, au point de poser la main dessus pour ne rien laisser voir. Trahi, mais ce n’était pas le verbe entier, elle était là, dormait dans les drap achetés en même temps que les assiettes, trahir c’était si elle n’était pas là. Je m’en rends compte, j’arrive à le dire maintenant, alors non. (…)

Qu’elle t’aime ne suffit pas à arriver au jour suivant, et que toi tu l’aimes : merci, elle, elle est la fête, la fortune, ta place, toi tu es la dent extraite d’une mâchoire qui retrouve son point de départ dans le creux de son étreinte. Elle, elle est ta place, mais toi, tu n’es pas la sienne. (…)

Maintenant que de la vie a passée, je récite l’acte de contrition : je me repens et je regrette, je regrette et je me repens de lui avoir présenté la note. L’arrogance d’être dans mon droit gonflait la veine de mon front. J’avançais ma réclamation éraillée et plus elle était sacro-sainte, plus elle était ridicule : je lui demandais des comptes, on ne doit jamais le faire entre ceux qui sont en amour. Il n’existe ni trahi ni traître, ni juste ni impie, l’amour existe tant qu’il dure et la ville tant qu’elle ne s’écroule pas. (…)

De cette addition, tout a été déjà payé et le solde était qu’il fallait se lever de la chaise, de la chambre et de la ville.

Erri De Luca – Le contraire de un (éditions Gallimard – Folio)

Horacio Castellanos Moya – Le bal des vipères (Ed. Les Allusifs)

Dans les rues d’une capitale latino-américaine. Eduardo Sosa, un jeune homme désoeuvré, décide de suivre l’intriguant Jacinto Bustillo, qui vit dans une voiture stationnée au pied d’un immeuble. Quelques heures et autant de gorgées d’alcool plus tard, l’étudiant chômeur tue le clochard pour se glisser à la fois dans la Chevrolet – jaune criard – et dans la personnalité de Jacinto, ou du moins celle qu’il imagine. Là, c’est la divine surprise : Loli, Beti, Valentina et Carmela, de somptueuses créatures toutes d’écailles vêtues, l’adoptent. Ensemble, ils s’en vont pied au plancher régler quelques problèmes conjugaux du trépassé. Et tant pis si leur virée contraint à la fuite du gouvernement et met la moitié de la ville à feu et à sang.

Un roman halluciné, un petit chef-d’oeuvre d’humour noir ! Disponible en librairie au mois de septembre aux éditions Les Allusifs.

Wu Ming

Qui est Wu Ming ?
Depuis huit ans, sous ce pseudonyme qui signifie “anonyme” en chinois, un groupe de cinq jeunes auteurs creuse un sillon profondément original dans la littérature italienne. Tout en menant une activité multimédia intense, Wu Ming a écrit plusieurs best-sellers aux sujets ambitieux, brassant des dizaines de personnages réels ou imaginaires, embrassant des époques charnières de l’histoire mondiale : de 54 à Manituana, qui vient de sortir avec un succès foudroyant. Quatre des cinq ont publié, avec succès également, des ouvrages individuels gardant la signature Wu Ming assortie d’un numéro. Pour commencer, les éditions Métailié publient deux d’entre eux.
(Extrait du communiqué des éditions Métailié)

La démarche est tout à fait originale (plus d’infos sur leur site) et se rapproche un peu de celle de Jonathan Lethem, un auteur qu’au passage je vous conseille vivement.
Deux ouvrages donc, fin août aux éditions Métailié : Guerre aux humains, de Wu Ming 2, et New Thing, de Wu Ming 1.

C’est ce dernier que j’ai lu, un livre excellent qui se déroule en 1967 à New-York au moment de l’avènement du free jazz.
Le texte lui-même est construit en hommage à cette musique, et c’est une vraie réussite. J’ajouterai que le traducteur, le très talentueux Serge Quadruppani (par ailleurs également auteur), a rédigé une préface précieuse à l’ouvrage.

« Résister par l’écriture »

Le titre de ce message est celui d’un des chapitre du très réjouissant petit livre de Georges Picard, Tout le monde devrait écrire, paru chez José Corti en 2006.
Méditation sur l’écriture et la lecture, l’ouvrage ouvre à bien des réflexions et constitue, comme son titre le laissait supposer, un vibrant hommage à l’écriture, qu’elle soit celle du romancier confirmé ou de l’anonyme qui tient son journal intime.

Quelques petits extraits :

Picasso pouvait se permettre sa trop fameuse boutade « je ne cherche pas, je trouve », dans la mesure où il accordait assez d’esprit à ses interlocuteurs pour qu’ils ne la prennent pas au pied de la lettre. Mais ce trait a été popularisé par des journalistes qui l’ont débité en petite monnaie auprès d’artistes impatients. La vérité, c’est qu’un artiste digne de ce nom ne trouve jamais, car un tel aboutissement sonnerait le glas de sa vocation. Un scientifique trouve ; pas un peintre, pas un cinéaste, pas un compositeur, pas un écrivain… Ceux-ci ne donnent que des oeuvres inférieures à l’intensité du désir qu’ils y ont investi

Célèbre ou inconnu, l’artiste justifie son existence par son oeuvre. C’est elle qui relativise la fatalité dernière de sa disparition. L’artiste espère mourir d’une mort moins absolue que la mort qui aurait été la sienne s’il n’avait pas été artiste. Illusion ? Évidemment, mais comme l’est toute idée humaine de la mort, ni plus ni moins.

Ne pas se laisser piéger par l’impératif « sois de ton temps ! » ne signifie pas ne pas être de son temps. C’est refuser de s’y laisser contraindre, et surtout de s’y contraindre soi-même par peur d’y manquer.

Combien de fois me suis-je entendu reprocher de préférer lire dans mon coin au lieu de participer à telle activité collective. C’est autant de fois où je me suis retenu de demander si l’activité que l’on me proposait était plus intéressante que, disons, les aventures hallucinées de Moravagine ou les amours itinérants de Humbert Humbert. Connaissant la réponse, neuf fois sur dix je me suis replongé dans mon livre.

Voilà, tout le monde devrait lire Georges Picard, tout simplement !

Olivier Rohe

Depuis le temps qu’ils traînaient là, sur mes étagères (que l’auteur me pardonne !), je viens de lire coup sur coup deux livres d’Olivier Rohe, d’abord Nous autres (éditions Naïve), puis ce matin Terrain Vague (éditions Allia).
Nous autres s’inscrit dans la collection Naïve Sessions, dont l’idée est de permettre à des écrivains d’écrire autrement sur la musique. Olivier Rohe s’est attaqué aux mythes de David Bowie (oui, oui, je l’ai écrit volontairement au pluriel), un livre réjouissant sur la schizophrénie possible (probable ?) d’un acteur majeur de la scène artistique depuis le début des années 70.

Terrain Vague, court texte assez joliment illustré par Alexis Gallissaires, est d’un tout autre genre. C’est un livre troublant, et d’une très belle écriture.
Voici le résumé qu’en donne son éditeur :

Un homme, cloîtré dans une pièce, revient, au fur et à mesure que le soleil se lève puis décline, sur son passé. Les bruits du dehors qui lui parviennent ramènent à sa mémoire les bribes de son passé, à l’époque de son « heure de gloire », quand, craint de tous, il faisait régner impunément la terreur. On devine peu à peu qu’il a commis des actes abominables. De cette puissance passée, il ne reste plus rien, qu’une insoutenable amertume, une solitude absolue et une peur de tous les instants. Dans ce monologue halluciné d’un bourreau qui se voit comme une victime, Oliver Rohe livre une réflexion sur la violence, la déchéance et l’oubli impossible des crimes.

Olivier Rohe a également publié un premier livre, Défaut d’origine, aux mêmes éditions Allia (que je n’ai pas lu). Il est aussi membre fondateur de la revue Inculte, qui rassemble beaucoup de beau monde.

Rick Bass – Le livre de Yaak (Ed. Gallmeister)

Bien connu des amateurs de littérature américaine, Rick Bass, géologue de formation, est l’une des figures emblématiques de ce que l’on a coutume de nommer l’école du Montana.
Romancier et nouvelliste, Bass à choisi ici la forme de l’essai pour nous parler de sa vallée, zone autrefois semi-sauvage à présent menacée de disparaître purement et simplement.
Le livre sera publié fin août par les éditions Gallmeister, un jeune éditeur de très grande qualité, dans la collection Nature writing.
C’est un livre émouvant et brillant, une magnifique ode à la nature sauvage, un cri de rage aussi, virulent et argumenté.

En voici un extrait, qui pour moi résume à lui seul toute la force et la beauté de ce texte :

Je suis trop avide, trop glouton, pour demeurer plus longtemps un scientifique. Je veux dévorer et engloutir des choses incommensurables, me plonger dans cette abondance de richesses. La voir ou la goûter à défaut d’en prendre toute la mesure.
Quelque chose au plus profond de mon être me dit qu’il est en ce monde des choses qui, si on les touche ou les mesure, disparaissent.
Je ne veux pas dénigrer la science, ni même affirmer qu’on lui accorde trop d’importance. Je veux suggérer que nous manquons d’art et de nature. Je crois que la magie se fait plus rare de jour en jour – plus rare que le bois, le pétrole ou l’acier – et un glouton de mon espèce veut ce qui est rare et exquis.
Je veux autant de hasard et de grâce que je peux en supporter. Non pas mesurer, mais garder en moi.