Superman : Transilvane

SpecialDC7Jack Kirby est aux comics américains ni plus ni moins ce qu’Hergé est à la BD franco-belge.
S’il n’a pas inventé le genre super-héros, la vision qu’il en a donné, l’imagination graphique et scénaristique qu’il a déployé dans ses histoires, font de lui un maître incontesté, un véritable chef de file unanimement respecté.
Souvent imité, parfois plagié, Kirby a façonné des mondes et des personnages qui aujourd’hui encore font les beaux jours des éditeurs outre-atlantique.
Dans ce contexte, trouver un concept imaginé par lui qui n’aurait pas été ensuite exploité jusqu’à la lie relève de la gageure.
Et pourtant, Randy et Jean-Marc Lofficier y sont parvenus !

Transilvane, c’est la création d’un savant fou, Dabney Donovan, une planète en miniature, sur les nuages de laquelle il projette en continu des films d’horreur des années 30 !
La conséquence de tout cela ? Un monde peuplé de monstres, de vampires, de zombies et autres créatures terrifiantes !
Nous sommes en 1971 chez DC Comics, et Kirby révolutionne tranquillement Superman dans les pages de Jimmy Olsen, jetant au passage les bases de son Fourth World, que d’aucuns considèrent comme son oeuvre maîtresse.
Transilvane,  qui fait l’objet des n° 142 et 143 de Jimmy Olsen n’a peut-être pas alors marqués les esprits, mais Jean-Marc Lofficier qui a lu l’histoire adolescent s’en est souvenu au moment de scénariser les n° 22 et 23 de Legends of DC Universe : « J’ai écrit une postface à l’édition française (publiée par les éditions SEMIC) qui raconte comment tout ça c’est mis en place et je serais tenté d’imaginer une toute autre version pour semer la confusion, mais non.  C’était tout simplement le désir de DC de trouver un projet pour José Ladronn et nous, dans la mouvance Kirby, et comme tout était pris par d’autres équipes, il ne restait que Transilvane.  Ce qui me convenait très bien parce que je conservais un souvenir absolument merveilleux du Jimmy Olsen de Kirby que j’avais découvert lors de sa publication, et en même temps une immense frustration du fait que Jack s’était contenté d’établir Transilvane, sans y être retourné ou avoir mené ses personnages à la surface!  C’est bien du Kirby, ça! Le défi posé par Transilvane était dans un premier temps de rester fidèle à Kirby, tout en actualisant ses concepts. Il était absolument hors de question pour nos de « trasher » l’œuvre de Jack ; d’ailleurs Karl Kesel avait déjà introduit un « faux » Dragorin de pacotille, et ça m’a permis de corriger le tir, ce qui est très bien. Dans un deuxième temps, le problème était de conceptualiser la civilisation de Transilvane, et pour ça j’ai lorgné du côté de Vance et Zelazny qui sont, bien sur, mes auteurs favoris. »

trans201Quant à la partie graphique, elle est assurée par l’étonnant José Ladronn (qui vient de réaliser Final Incal avec Jodorowsky aux Humanoïdes Associés), vis à vis duquel Lofficier ne tarit pas d’éloges : « José est l’un des meilleurs dessinateurs dans le comic-book à l’heure actuelle. Il est d’une flexibilité étonnante – beaucoup de fans le connaissent uniquement pour son approche pseudo-Kirby, produite d’ailleurs à la demande des éditeurs, mais il est capable de beaucoup d’autres choses dans des styles complètement différents, du cartoony au macabre style HR Giger.  C’est un type remarquable. »
Et le résultat est pour le moins impressionnant. Agréable, drôle et pertinent, Superman : Transilvane synthétise à merveille l’essence même du comic book américain.

Thierry Mornet, l’ancien rédacteur en chef de Sémic, aujourd’hui chez Delcourt, se souvient : « À l’époque , c’était une manière de « réintroduire » Superman en France, et en kiosques en particulier, tout en choisissant une histoire située hors continuité. Le public français semblait réclamer du Superman donc acte. Ensuite, c’était l’occasion de mettre en avant un projet de Randy & Jean-Marc associés pour la circonstance à José Ladronn, un artiste particulièrement doué selon moi. De ce fait, et ayant le plaisir de connaître R/JM et José personnellement, ce projet était l’occasion d’accéder à du matériel inédit – et de faire de cette édition « l’ultimate Transilvane » avec sketches et interview. Lorsque nous avons eu – cerises sur le gâteau – la possibilité d’utiliser une illustration de Moebius en couverture (colorisée par Mauricet) dont José est un grand fan, puis la possibilité de publier une interview restée jusqu’alors inédite de Jack « King » Kirby (réalisée par Annie Baron-Carvais), il est clair que nous tenions un projet exceptionnel pour tout amateur de comics. Pour résumer, disons que l’édition française de Transilvane représentait ce que nous souhaitons faire lorsque cela est possible avec nos adaptations de comics en France : les démarquer en les améliorant si possible par rapport à l’édition originale. Et Transilvane a été pour nous le premier projet de cet ordre. Jean-Marc a tout fait pour nous aider et a même permis de rétablir certains noms de personnages qui avaient été modifiés par les editeurs américains du titre dans la version US. Nous avons en effet travaillé la traduction à partir du texte original de Randy et Jean-Marc. À la source en quelque sorte (sourire).
trans220Quant à l’interview inédite de Kirby, là aussi, le relationnel y est pour beaucoup. Nous avions la chance de connaître Annie Baron-Carvais (auteur du Que Sais-je? consacré à la BD) depuis quelques temps. Lorsque ce projet de Transilvane a pris forme, nous avons demandé à Annie si elle accepterait que son interview qui remontait à plusieurs années, et restée jusqu’alors sur bande magnétique, soit utilisée. Elle nous a alors vendus les droits et l’interview a trouvé sa place dans l’album Transilvane. Pour l’anecdote, même le Jack Kirby Collector a pris contact avec nous afin de publier en Anglais cette interview inédite de Kirby qui depuis lors est également connu des fans de Kirby aux USA.
 »

Alors, peut-on espérer retourner bientôt sur Transilvane ? Nous avons posé la question à Jean-Marc Lofficier : « En principe deux suites sont prévues, le jour où José sera libre: Batman sur Transilvane, et World’s Finest (Superman et Batman) sur Transilvane. Ce qui est amusant c’est que depuis cette histoire a déclenché de l’intérêt et il y a maintenant un producteur de film chez Warner (la maison mère de DC) qui veut en faire un film, sans Superman bien sur. Juste Transilvane !  Amusant, non ?  »

Pour l’heure, jetez-vous donc sur ce petit bijou qu’est ce Spécial DC n° 7, que l’on trouve encore assez facilement d’occasion sur internet.
Ni copie, ni pastiche, ni même passéiste ou simplement nostalgique, Superman : Transilvane – au-delà de tout ce que nous venons d’en dire est, simplement, un très, très bel hommage à Jack «  King » Kirby.


Les interviews de J-M. Lofficier et Thierry Mornet sont de l’auteur.
Les images proviennent du site de J-M Lofficier.

Jonas Lenn – Le mausolée de chair (Editions La clef d’argent)

Août 1940, Mexico. Un journaliste américain anarchiste, Trotski qui se fait assassiner, un biologiste mystique qui utilise l’ADN des morts pour communiquer avec eux, un monstre marin tout droit sorti de la mythologie aztèque, des êtres vieux de plusieurs centaines d’années, il y a tout cela et plus encore dans cette sympathique novella d’une cinquantaine de pages seulement !
Passé maître dans l’art du texte court, Jonas Lenn se fait ici visiblement plaisir, et c’est contagieux. A partir d’évènements historiques qu’il détourne, l’auteur nous livre avec maestria un condensé d’horreur pure, dans la droite ligne d’un Lovecraft.
Le récit est bien mené et tout à fait captivant. Ajoutons que le livre s’accompagne d’une postface qui éclaire le travail du nouvelliste tout en rendant un hommage appuyé à Jorge Luis Borges.

Pour ceux qui ne le connaisse pas, Jonas Lenn à également publié en en 2006 aux Moutons électriques Manhattan stories, un polar futuriste sous la forme de quatre longues nouvelles rudement bien menées. Il est aussi l’auteur d’un grand nombre de textes courts édités dans différentes revues spécialisées (Black Mamba, Faeries ou encore Galaxies) et des anthologies (Détectives de l’impossible, Emblèmes, Passés recomposés, Moissons futures, Elric et la porte des mondes).
Enfin, les éditions La clef d’argent ont également fait paraître de Lenn un premier roman, La spirale de Lug, que je n’ai pas lu.