Eric Faye – Nous aurons toujours Paris (Ed. Stock)

Je me lève généralement tôt le matin, et j’aime peu avant 7h boire mon café en consultant les dernières informations sur le site du Monde. C’est là que, souvent, j’ai rendez-vous avec Eric Faye. En effet, il signe la traduction de nombreuses dépêches pour le compte de l’agence Reuters. Je lis toujours avec attention ses petits textes synthétiques, cherchant derrière les mots la patte de l’écrivain, espérant secrètement qu’un jour une « brève » soit l’occasion pour lui de nous ouvrir, là où on ne l’attend pas, la porte de son imaginaire. Parce que justement dans ses récits, Faye part souvent du réel, du concret, pour nous entrainer dans son univers merveilleux. Je l’ai découvert avec « Je suis le gardien du phare » il y a plus d’une dizaine d’années, et chaque nouveau livre est une surprise et un émerveillement.

Faye publie ses textes alternativement chez José Corti et Stock, réservant plutôt ses nouvelles au premier et ses récits plus longs au second, excellant aussi bien dans l’un ou l’autre genre.

Son dernier livre, « Nous aurons toujours Paris » inclassable, est un hommage nostalgique à l’enfance, au voyage, à l’écriture. Placé sous les figures tutélaires de Julien Gracq et Ismail Kadaré c’est un magnifique récit empreint de poésie (le terme est souvent galvaudé, mais ici il prend toute sa résonance), une réflexion douce-amère sur le temps qui passe…

Chaque fois que j’aurai à dire que l’écriture mène à l’amitié, je reviendrai en pensée à ce soir de mai, dans un de ces lieux dont nos rêves nocturnes assemblent les décors avec beaucoup de facilité mais que le grand jour, lui, peine à trouver.
Mais voilà, le mystère et la séduction de la vie figent le temps à l’intérieur de notre triangle, ce soir de mai. Nous sommes bien et nos sourires le disent. Le niveau de mon verre ne baisse pas d’un millimètre et pourtant j’ai l’impression de boire, boire. De quoi suis-je ivre ? De quoi nous enivrons-nous ? Je ne sais plus de quoi nous avons parlé, là-haut, pour dire un accord rare, sans jamais le dire.Nous sommes dans un état antérieur à l’invention du temps, les verbes ne se conjuguent qu’au présent. Souvent, je reviens en pensée à ce jour de Zagreb où nos vies ont marqué ensemble une manière de pause, et me dis que l’écriture, depuis l’âge de vingt ans, m’avait conduit à ce moment suspendu, lequel, tandis que nous le vivions, était sans avant, sans après; petit bloc d’éternité, ce moment, qui s’était détaché du ciel des anges pour nous montrer comment tout aurait dû être, comment tout aurait pu être si Adam et Eve n’avaient pas fait les cons.


Eric Faye –  Nous aurons toujours Paris (Ed. Stock)