Frédéric Beigbeder – Un roman français (Ed. Grasset)

L’ambiance indisciplinée chez mon père, avec en fond sonore les gémissements de Jose Feliciano – le Ray Charles portoricain – et les rires haut perchés de femmes étrangères, l’odeur de whisky tourbé se mêlant à la fumée du feu de bois crépitant dans la cheminée, les klaxons provenant des fenêtres ouvertes sur la rue, un brouhaha permanent, des bols de noix de cajou, les cendriers pleins avec parfois une gélule d’amphétamine coupe-faim perdue entre les mégots, cette fête « moderne » contrastait avec la rigueur de la semaine chez ma mère, qui écoutait les chansons cafardeuses de Barbara, Serge Reggiani ou Georges Moustaki, respectait des horaires d’école stricts, dans la monotonie des journées d’hiver, l’ami Ricoré le matin, les cartables pesants qui sciaient nos frêles épaules, la cantine dégueulasse avec ingestion quotidienne de céleris rémoulade et de macédoines de légumes, et le visage triste de Roger Gicquel tous les soirs sur l’écran de la télé couleur louée chez Locatel, après le dîner dans la cuisine – escalopes à la crème, spaghettis, yaourts viennois de la marque Chambourcy – et l’on devait toujours se coucher tôt puisque le lendemain était identique. Mon propre divorce reproduit sans doute le même schéma aux yeux de ma fille : elle vit chez une maman présente, aimante, responsable, et passe un week-end sur deux chez un père fuyant, séducteur et irresponsable. Lequel l’amuse davantage ? Il est tellement facile d’avoir le beau rôle. Avoir la garde de l’enfant vous amoindrit à ses yeux : vous devenez quotidien. L’enfant est un ingrat. Si vous voulez attirer l’attention de quelqu’un, il faut le quitter. (p. 165-166)

Un enfant est un ignorant mais pas un aveugle. Quand on ne veut pas traumatiser ses enfants, on les traumatise quand même, parce qu’ils espèrent des retrouvailles qui n’arrivent jamais. Mieux vaut tout de suite les prévenir que la mort de l’amour est irréversible. (P. 227)

 

Pour tout dire, je ne m’attendais pas à aimer le nouveau livre de Beigbeder. Je conviens bien volontiers que l’homme à du style, mais il m’a toujours semblé bâcler ses livres, et surtout 99 Francs et son succès disproportionné me l’avait rendu définitivement antipathique. Avec Un roman français, qui sortira fin août en librairie, c’est une toute autre histoire cependant. Beigbeder se livre ici comme jamais, et trouve des accents de sincérité qui font mouche à chaque fois. C’est ici l’évocation d’une époque pas si lointaine et pourtant définitivement révolue, celle des années soixante-dix, qui l’a vu grandir. Un livre générationnel en somme. Et sans doute, si ce récit m’a touché, c’est aussi pour ça : son histoire est un peu la mienne, le divorce de ses parents fait écho à celui des miens. Mais au-delà de cela, on sent que ce roman lui tenait à cœur, et certaines pages sont réellement émouvantes. Comme il le dit lui même : « Toute ma vie, j’ai évité d’écrire ce livre ».

En lisant ce texte, j’ai souvent pensé au roman de Jean-Paul Dubois, Une vie française, au titre et au sujet proche, mais il lui manque un tout petit peu de souffle, et certains passages, qui traitent de sa détention en garde à vue, sont un peu trop téléphonés à mon goût, pour être tout à fait du même niveau.

Mais ne boudons pas notre plaisir : Un roman français est le grand livre de Beigbbeder, celui qu’il rêvait d’écrire et que nous désespérions presque de lire.

 

 


Fréderci Beigbeder – Un roman français (éditions Grasset) sortie le 18 août 2009

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