Mobilis in mobile

Dans son éditorial du dernier numéro de WIRED UK (daté de mai), David Rowan souligne l’importance qu’il y a à ses yeux à toujours se voir comme une start-up, même lorsqu’en réalité on fait partie d’un grand groupe comme Condé Nast : « A mesure que nous grandissons, écrit-il, nous cherchons encore et toujours à préserver cette culture d’adaptabilité et d’agilité propre aux start-up. Nous savons que nous échouerons dans notre mission, ajoute t-il, au premier signe de complaisance, en l’absence de toute réflexion nouvelle. »

Eric Boustouller ne dit pas autre chose dans son livre L’atout numérique (1), lorsqu’il parle de l’entreprise agile : « Etre agile, pour une entreprise, c’est aussi laisser le temps et la place aux idées neuves (…) Avec le numérique, ce n’est donc pas seulement les individus ou les salariés qui peuvent évoluer et apprendre tout au long de leur vie. C’est l’entreprise toute entière qui devient « apprenante ». Dès sa conception, ses structures, ses outils, son organisation vont lui permettre de s’adapter en cours de route à n’importe quel changement. »

Sans doute parce qu’elle est arrivée sur le marché du travail dans un monde en crise, la génération Y a, je crois, parfaitement intégré ces principes, et s’il ne devait y avoir qu’une leçon à apprendre d’elle, ce serait celle-là : dans un monde globalisé, un monde en mouvement, il faut être soi-même en mouvement, ne jamais cesser de questionner, de s’adapter et de se réinventer. Mobilis in mobile, être mobile dans l’élément mobile.

Dans le domaine du livre, nous continuons à fonctionner selon de vieux schémas amenés à disparaître. Le tracé des cartes que nous suivons pour avancer date du siècle passé et ne prend pas en compte les autoroutes qui maintenant recouvrent nos vieilles nationales. Comme le dit Seth Godin dans son livre Poke the box (2) : « Notre société récompense ceux qui dessinent les cartes, non ceux qui les suivent aveuglément. » Malheureusement, aujourd’hui, ceux qui dessinent les cartes du livre numérique, se sont Amazon, Apple et Google, dont les préoccupations sont hégémoniques et mercantiles.

Nos gros groupes d’éditions ne veulent pas du livre numérique, parce que le livre numérique remet profondément en cause leur système économique. En effet, et c’est une spécificité toute française, les circuits de distribution du livre sont ici la propriété des grands éditeurs (3), ce qui leur permet de réaliser des profits substantiels : ils gagnent de l’argent lorsque le livre se vend, mais aussi en l’acheminant vers le libraire, et encore en gérant le flux des retours et le stockage dans leurs entrepôts pour le compte des petits éditeurs qui les rémunèrent en conséquence.

Au fil des ans, ces groupes ont investis des sommes colossales dans des outils de distribution extrêmement élaborés, et ces investissements ont payé et financent en retour (du moins en partie) l’activité éditoriale, qui sans cela serait beaucoup plus fragile.  Mais voilà qu’arrive le numérique, qui se passe de toute distribution physique. On le voit, il ne s’agit plus seulement des libraires qui sont menacés, mais bien toute la chaine du livre telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

On peut reprocher aux éditeurs français leur manque de clairvoyance, on peut les accuser de n’avoir rien vu venir, alors que le précédent qui a mis l’industrie du disque à genoux n’a pas dix ans. Pour autant, il ne sert à rien de les condamner pour leurs actions passées, qui, rappelons-le, quand bien même le système peut paraitre biaisé et faillible, a contribué aussi au développement de notre patrimoine culturel. Les voilà aujourd’hui face à un choix cornélien : laisser faire et mourir, parce que si rien ne change, ils mourront, ou refuser le numérique (en imposant par exemple les DRM, des prix trop forts quand toutes les études préconisent une remise de 40% par rapport au prix du livre papier et un choix éditorial restreint), gagner ainsi du temps, mais mourir aussi, un peu plus tard, après avoir ouvert au passage la voie au piratage, une voie sans retour possible comme on l’a vu avec la musique.

Aujourd’hui, à moins de se réinventer, ils se condamnent à disparaître ; à moins d’un sursaut salutaire, c’est aussi notre patrimoine culturel qui est menacé. Enfermés dans leurs schémas économiques et leur logique de grands groupes, ils semblent incapables de s’adapter : c’est parce qu’ils ne pensent pas encore start-up.

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(1) Eric Boustouller – L’atout numérique, pour en finir avec une mélancolie française (Editions JC Lattès 2012) Eric Boustouller est président de Microsoft France et vice-président de Microsoft International, et ce qu’il dit du modèle de fonctionnement choisi par son entreprise pourrait en inspirer plus d’un.

(2) Seth Godin – Poke the box (Editions Diateino 2011)

(3) Ainsi, à titre d’exemple, la SODIS appartient à Gallimard, Volumen au groupe Seuil/La Martinière, Union Distribution à Flammarion.

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