Faut-il (vraiment) avoir peur du livre numérique ?

« Il n’y a pas si longtemps… EPUB était un bar de l’Est de Londres, et ‘mobi’ était encore une baleine ». – Craig Mod

Est-ce la canicule ? Le livre numérique n’en finit plus chez nous de déchainer les passions, alors même que le marché peine à éclore. Je lisais récemment un article sur le site ActuaLitté se faisant l’écho d’une nouvelle initiative visant à fédérer l’interprofession du livre face au livre numérique (en fait, plutôt contre…) : l’appel des 451 (1).

On s’insurge là de la précarité de certains métiers (rien de nouveau de ce côté, et le numérique n’y est pas pour grand chose : il y a toujours eu des stagiaires pour faire fonctionner les petites structures éditoriales et les libraires n’ont jamais bien gagné leur vie !), d’une baisse de la qualité éditoriale et du niveau culturel ambiant (ça, ma bonne dame !) et d’une marchandisation à outrance du livre (2). Oui, nous allons de plus en plus vers une société de loisir ; oui, le temps consacré à la lecture est de plus en plus réduit : les gros lecteurs d’aujourd’hui lisent bien moins que ceux d’il y a encore 15 ou 20 ans. Oui encore, Fahrenheit 451 de Bradbury, résonne toujours comme une mise en garde dont nous ferions bien de tenir compte, mais enfin, la faute n’en revient pas au seul livre numérique !

Il est question dans l’appel des 451 de la « dégradation accélérée des manières de lire, produire, partager et vendre des livres ». C’est peut-être pousser le bouchon un peu loin, non ?

Il y a de tous temps eu des bons et des mauvais livres, des best sellers et des livres de fonds, comme il y a toujours des éditeurs peu regardants sur la relecture, et des éditeurs exigeants sur la qualité de leurs ouvrages. Et il y a toujours eu des bons et des mauvais libraires, et des livres auto-édités, avec plus ou moins de bonheur. Enfin, il y a depuis assez longtemps des libraires indépendants de toutes tailles qui côtoient des FNAC pour que l’on cesse d’opposer les gens qui y travaillent et respecter enfin les habitudes d’achats des lecteurs. Préférer acheter son livre dans une grande surface culturelle ou pire, sur internet, fait-il de vous un moins bon lecteur ? Personnellement, je ne le crois pas. La société change, nos métiers changent, nos modes de consommation changent (3).

Le libraire et l’éditeur d’aujourd’hui ne travaillent plus comme ils le faisaient il y a 20 ans, et ceux d’hier ne travaillaient déjà plus comme ceux d’avant-guerre. Faut-il s’en désoler, ou accepter d’évoluer ? On peut avoir peur du changement, je préfère essayer de l’embrasser et d’inventer avec d’autres notre futur.

Mais aussi, l’interprofession dont il est question dans l’appel des 451 (et dont on ne sait pas grand chose : les signataires ne se sont pas fait connaître…) ferait peut-être bien, plutôt que de se lamenter sur son sort, de s’interroger sur son fonctionnement (si les lecteurs boudent leurs livres, s’ils désertent certaines librairies, est-ce vraiment la faute d’Amazon ou d’Apple ?) et surtout, se poser la seule question qui vaille : qu’est-ce qu’un livre ?

Objet culturel, objet de fantasme, contenu, contenant ? Je vois surtout le fétichisme de ceux qui veulent à tout prix posséder l’objet, mais l’objet n’existe déjà plus : le livre à l’ancienne, le beau papier, la belle reliure n’est plus hors quelques rares exceptions (4). Le livre qui trône sur les tables des libraires, c’est déjà un fichier informatique, imprimé par des rotatives sur du mauvais papier aux composés chimiques à vous faire froid dans le dos (5). Et ce livre ne tiendra pas le passage du temps : il va jaunir, se décoller, l’encre numérique utilisée va peu à peu s’effacer… Le livre numérique lui, a finalement quelques atouts pour lui. Ses défauts principaux, rappelons-le, sont le fait de ceux-là même qui freinent des quatre fers pour, quoi qu’ils disent, empêcher son développement : les éditeurs (ce sont eux qui réclament les DRM, et ce sont eux qui ne veulent pas qu’un livre numérique soit prêté ou donné, comme on le fait d’un livre papier). Enfin, rappelons une évidence : les possesseurs de liseuses sont d’abord des gros lecteurs. Eux ont compris l’intérêt de ce nouveau support, qui ne les éloignent pourtant pas des librairies. Une récente étude réalisée par le Book Industry Study Group entre août 2011 et mai 2012 et relayée par Livre-hebdo dit que 40% des lecteurs de livres numériques achètent aussi des livres imprimés. La proportion de consommateurs qui n’achètent que des livres numériques a baissé de 70 à 60%, et le nombre de personnes interrogées n’ayant pas de préférence entre les deux formats (papier ou numérique) a progressé de 25 à 34%.

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1 En référence au bouquin de Bradbury, Fahrenheit 451

2 Mais enfin, au risque de paraître vulgaire, laissez-moi vous dire qu’un livre, c’est aussi un objet marchand : si le livre ne se vend pas, l’éditeur et le libraire ne vivent plus, et le livre disparaît.

3 J’insiste : l’achat d’un livre et sa lecture rentre aussi dans ce critère : on parle alors de biens culturels, et si cela vous choque, tâchez alors de voir le livre comme un produit de première nécessité.

4 La bibliothèque de la Pléiade, par exemple.

5 Allez lire le bouquin de François Bon, « Après le livre« , et vous ne verrez plus le sacro-saint objet papier de la même manière !

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