Manhattan stories – Jonas Lenn (ed. Lokomodo)

Il est certains auteurs qui nous inspirent la sympathie et dont on aimerait qu’ils soient plus connus. Jonas Lenn est assurément de ceux là, tant le bonhomme est doué pour trousser une intrigue qui vous emporte. On lui doit déjà pas mal de textes, publiés au fil des ans dans des revues ou des anthologies, et en recueils chez Clef d’argent, Les Moutons électriques ou encore Mango.

Ces jours-ci, les éditions Lokomodo proposent la version poche de Manhattan stories, un recueil que nous qualifierons pour faire court de polar futuriste – cyberpunk en quelque sorte. Lenn a repris à son compte tous les codes du roman noir classique (Chandler et Hammett en tête) qu’il a transposé avec talent dans une ambiance à la Blade Runner (le film, plus que le texte de Dick).

Plutôt qu’un roman au sens strict, Jonas Lenn nous donne à lire quatre grosses nouvelles situées dans le même univers et mettant en scène les mêmes personnages. C’est fort sympathique, tout à fait réussi, et pour ceux qui aurait loupé l’édition grand format aux Moutons électriques, l’occasion de se rattraper.

Le livre est également disponible en format numérique, ici par exemple, et franchement, à 4,99€, l’on aurait tort de s’en priver !

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Le mook électrique

On le doit à la revue XXI, le journalisme d’investigation, grande tradition américaine qui parfois se conjugue avec littérature (1), bénéficie chez nous d’un regain d’intérêt largement mérité.
Depuis son premier numéro en 2008, XXI a fait des petits, et l’on ne compte plus aujourd’hui les Mooks sur les étals des libraires : 6 Mois, Feuilleton, We Demain, la liste est longue.
Contraction de « Magazines » et de « Books », les Mooks proposent en quelque sorte le « meilleur des deux mondes » : des articles autrefois condamnés à l’ephémère d’une parution presse, sont reproposés dans de beaux recueils en quadrichromie voués à rejoindre nos bibliothèques.
Bref, le mook, quand c’est XXI ou Feuilleton, est encore le meilleur argument du papier face au format numérique : un beau « volume », formidable objet de désir, qui joue de toutes les opportunités du support, mélant richesse du contenant et du contenu.

Il y a là entre parenthèses une piste à creuser pour les éditeurs, quelque chose à trouver pour les livres classiques, une piste qu’explore déjà avec succès Monsieur Toussaint l’Ouverture, dont les ouvrages sont si bien pensés et finis qu’aucune version numérique, aussi aboutie soit-elle, ne peut aujourd’hui envisager de les remplacer.

Mais je digresse. Pour l’heure, disons qu’il n’existe pas d’équivalent numérique au Mook (2) mais, grâce au travail de l’équipe du site Electric typewriter, et à un outil simple, Readability, nous pouvons au moins en lire la quintessence sur liseuse.

Electric typewriter est un tumblr qui propose, organisés par thèmes ou par auteurs, une sélection d’articles et d’essais, accessibles par un simple clic. Readability, application gratuite et compatible multi-plateformes, permet alors de sauvegarder la page choisie sous une présentation élégante et sobre, et accessible partout.
Mais surtout, Readability propose de convertir le texte en epub, ou de l’envoyer directement sur un kindle.
Il existe bien sûr d’autres applications du même genre (instapaper est la plus connue), mais Readability présente deux avantages majeurs : simplicité d’utilisation et gratuité.

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NOTES

(1) : on pense à Tom Wolfe et son nouveau journalisme ou Lester Bangs et son concept Gonzo

(2) : sur ce créneau bien précis : mais il existe déjà de belles revues numériques, tant sur la forme que sur le fond. Je pense en particulier à D’ici là chez publie.net, et il y en a d’autres.

Evolution du marché du livre numérique aux Etats-Unis

Passé les effets d’annonces sensés nous informer et qui ne disent rien que nous ne savons déjà ( la vente de livres électroniques semble prendre enfin son envol en Europe, estime le monde de l’édition nous fait seulement savoir l’AFP ces jours-ci) nous disposons en France de peu de chiffres concernant le marché encore émergeant du livre numérique, et encore moins d’info-graphiques dont sont si friands les sites américains, et qui permettent d’avoir une vision synthétique des données.

Voici un nouveau tableau proposé en septembre dernier par le site Schools, plutôt à destination des étudiants qui souhaiteraient se diriger vers les métiers du livre. Les chiffres sont ceux de l’année 2011, et les tendances se sont accentuées en 2012, mais il est encore trop tôt pour tirer un bilan de l’année en cours.

On notera en particulier que de plus en plus d’américains utilisent un support digital pour lire (livre ou presse confondu) : 43% disent avoir lu au moins une fois sur tablette, liseuse ou smartphone en 2011. Cependant le papier domine encore largement le marché : 72% ont dans le même temps lu un livre imprimé.

19% des américains ont une liseuse dédiée (le taux a pratiquement doublé entre décembre 2011 et janvier 2012, on peut s’attendre à un effet similaire cette année encore, avec les fêtes de fin d’année et l’arrivée très médiatisée de nouveaux produits encore plus performants).

Les possesseurs de tablettes ou liseuses lisent plus que les autres (2 livres par mois en moyenne). Les babyboomers semblent préférer la liseuse, exclusivement dédiée à la lecture ; les 30-49 ans préfèrent la tablette, et les moins de 30 ans le smartphone.

Sur le marché des liseuses, Amazon est incontestablement leader, avec 62% de PDM, suivi loin derrière par le Nook de Barnes & Nobles (22%). SONY ne pèse que 2%.

Enfin, interrogés sur les avantages et les inconvénients du livre numériques, les sondés plébiscitent le confort pour la lecture au lit (eh oui ! ), le large choix de titres (il s’agit du marché américain… Ce n’est rien de dire qu’il y a des progrès à faire ce ce côté-là chez nous), et la facilité d’achat. Ils estiment cependant à 81% qu’un livre papier est supérieur lorsque l’on veut lire avec un enfant, et qu’il est aussi plus simple à prêter qu’un livre numérique.

J’ai été Robert Smith – Daniel Bourrion (Publie.net)

Pour nous qui avons grandi dans les années 80, Robert Smith est l’une des figures qui nous a guidé jusqu’au sortir de l’adolescence, le grand frère à qui l’on s’identifiait, émergeant de la sombre grisaille de la fin des seventies et du West Sussex de l’Angleterre. Sa musique était mélancolique, désespérée et triste comme nos adolescences, mais avait réchappé du nihilisme punk, suffisamment pour qu’en l’écoutant on se sente rebelle sans aller jusqu’à se mettre véritablement en danger.

C’est de cette adolescence-là qu’il est question, bien plus que du leader des Cure, dans le livre de Daniel Bourrion, J’ai été Robert Smith, qui vient de sortir chez Publie.net : (…) échanger sa peau sa vie avec celle d’une star, qu’on s’imagine ça et qu’on comprenne qu’il y avait là une sorte de rêve fou et d’absurdité totale dont on n’avait pas le moins conscience, certain alors que c’était là que se ferait la sortie de la vallée et de la terre aux sillons hauts dont on voulait tant s’échapper (…).

Face à l’ennui, face à un avenir que l’on nous promettait difficile, dans un monde où le Sida venait d’apparaître, un monde frappé (déjà !) par la crise économique, un monde en guerre froide, un monde revenu de tous ses idéaux, que nous restait-il alors pour rêver, sinon (…) la légende dorée qu’on s’inventait au lycée des heures durant vautré sur les mauvais fauteuils aux teintes passées usées par des fesses et des fesses à jeans toujours pareils (…)

Les phrases coulent et nous entrainent sur les traces d’un passé proche et pourtant définitivement dépassé, où l’on s’achetait un walkman pour écouter nos cassettes metal ou ferrochrome, Dolby NR, le temps des premières virées et des premiers défis, le temps des premières bitures aussi. Mais c’est toujours la même histoire, en vérité, les idoles et le folklore changent, mais la blessure est la même, d’une génération à l’autre, et le texte ne peut que résonner fort en chacun de nous.

Dans l’argumentaire qu’il consacre au livre, François Bon parle d’une « prose poétique très dense et très brève ». On ne saurait mieux dire.

Ce qui nous effraie

Ce qui nous effraie dans le livre numérique n’est pas tant l’idée d’un support unique qui pourrait contenir l’intégralité de nos bibliothèques – idée évoquée bien avant leur matérialisation dans des récits d’anticipation qui nous faisaient alors rêver -, mais c’est l’arrivée massive dans le monde du livre d’acteurs extérieurs motivés par le profit, au détriment du contenu. Quand on entend le co-fondateur d’une société française qui conçoit des liseuses parler de « produits », « d’entrée de gamme », de « benchmarket », on se sent comme l’agneau abandonné seul face au loup à qui on a ouvert la porte de la bergerie (1).

Amazon fait plus peur encore, parce qu’encore plus performant : des liseuses de qualité, des outils formidables pour les lecteurs et les auteurs, et un écosystème séduisant et performant, mais un écosystème fermé. En entrant chez Amazon, on accepte de déposer les armes, on entre à découvert. Cette fois, ce n’est plus le loup qui entre dans la bergerie, mais l’agneau consentant qui s’avance vers la meute.

Cela dit, il faut arrêter avec les peurs irrationnelles et le numérique n’est pas un danger, mais une évolution somme toute naturelle du « texte ». Comme le dit Marc Jahjah : « la séparation entre le texte et le livre eut sans doute lieu d’abord au XIIème siècle (…) lorsque les moines créèrent le texte en tant qu’objet (découpage, couleurs, lettrines, blanc, etc.) et ensuite au XVème siècle, avec l’imprimerie et ses possibilités de réification. C’est alors que le texte ne fut plus lié à la matérialité d’un support et put prendre son autonomie pour planer, comme une ombre et une fiction, au-dessus du livre » (2).
Je ne reviendrais pas sur les avantages évidents du livre numérique, maintes fois évoqués ailleurs, qui le rende complémentaire du papier, et pas nécessairement son substitut.
Et il ne faut pas oublier les acteurs qui travaillent sur les potentialités du livre numérique, sans jamais perdre de vue que c’est le texte qui compte (publie.net, par exemple, mais aussi beaucoup d’autres. Ils sont nombreux, pour peu que l’on se donne la peine de chercher).

Le danger, c’est d’être prisonnier d’un support, d’être enchaîné par des DRM. C’est un combat, un combat inégal, mais il nous appartient de le mener, d’apprendre à se servir des outils par nous-mêmes, de détourner les machines à notre usage.
On jette la pierre aux éditeurs pour ne pas jouer le jeu du numérique, mais reconnaissons leur au moins la volonté de ne pas vouloir se laisser manger tout cru par Amazon et consort, certes pour sauvegarder leur profits (hurlez tant que vous voudrez, mais c’est ce qui leur permet d’exister) mais aussi pour préserver la création et la diversité culturelle. On peut s’esbaudir devant le succès de 50 Shades of Grey, pour autant nous ne voulons pas d’un monde où n’existerait plus que des Best sellers construits à grand renfort de storytelling uniquement destinés à nous distraire.

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Notes :

(1) : je cite de mémoire une interview dont je n’arrive pas à retrouver la trace, et je reconnais que je fais peut-être à ce monsieur un faux procès, mais je me souviens très bien de mon agacement à l’entendre nous sortir son charabia d’ordinaire réservé aux actionnaires et aux contrôleurs de gestion.
(2) : article écrit en résonance à celui de Virginie Clayssen, instructifs tous les deux.