Ce qui nous effraie

Ce qui nous effraie dans le livre numérique n’est pas tant l’idée d’un support unique qui pourrait contenir l’intégralité de nos bibliothèques – idée évoquée bien avant leur matérialisation dans des récits d’anticipation qui nous faisaient alors rêver -, mais c’est l’arrivée massive dans le monde du livre d’acteurs extérieurs motivés par le profit, au détriment du contenu. Quand on entend le co-fondateur d’une société française qui conçoit des liseuses parler de « produits », « d’entrée de gamme », de « benchmarket », on se sent comme l’agneau abandonné seul face au loup à qui on a ouvert la porte de la bergerie (1).

Amazon fait plus peur encore, parce qu’encore plus performant : des liseuses de qualité, des outils formidables pour les lecteurs et les auteurs, et un écosystème séduisant et performant, mais un écosystème fermé. En entrant chez Amazon, on accepte de déposer les armes, on entre à découvert. Cette fois, ce n’est plus le loup qui entre dans la bergerie, mais l’agneau consentant qui s’avance vers la meute.

Cela dit, il faut arrêter avec les peurs irrationnelles et le numérique n’est pas un danger, mais une évolution somme toute naturelle du « texte ». Comme le dit Marc Jahjah : « la séparation entre le texte et le livre eut sans doute lieu d’abord au XIIème siècle (…) lorsque les moines créèrent le texte en tant qu’objet (découpage, couleurs, lettrines, blanc, etc.) et ensuite au XVème siècle, avec l’imprimerie et ses possibilités de réification. C’est alors que le texte ne fut plus lié à la matérialité d’un support et put prendre son autonomie pour planer, comme une ombre et une fiction, au-dessus du livre » (2).
Je ne reviendrais pas sur les avantages évidents du livre numérique, maintes fois évoqués ailleurs, qui le rende complémentaire du papier, et pas nécessairement son substitut.
Et il ne faut pas oublier les acteurs qui travaillent sur les potentialités du livre numérique, sans jamais perdre de vue que c’est le texte qui compte (publie.net, par exemple, mais aussi beaucoup d’autres. Ils sont nombreux, pour peu que l’on se donne la peine de chercher).

Le danger, c’est d’être prisonnier d’un support, d’être enchaîné par des DRM. C’est un combat, un combat inégal, mais il nous appartient de le mener, d’apprendre à se servir des outils par nous-mêmes, de détourner les machines à notre usage.
On jette la pierre aux éditeurs pour ne pas jouer le jeu du numérique, mais reconnaissons leur au moins la volonté de ne pas vouloir se laisser manger tout cru par Amazon et consort, certes pour sauvegarder leur profits (hurlez tant que vous voudrez, mais c’est ce qui leur permet d’exister) mais aussi pour préserver la création et la diversité culturelle. On peut s’esbaudir devant le succès de 50 Shades of Grey, pour autant nous ne voulons pas d’un monde où n’existerait plus que des Best sellers construits à grand renfort de storytelling uniquement destinés à nous distraire.

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Notes :

(1) : je cite de mémoire une interview dont je n’arrive pas à retrouver la trace, et je reconnais que je fais peut-être à ce monsieur un faux procès, mais je me souviens très bien de mon agacement à l’entendre nous sortir son charabia d’ordinaire réservé aux actionnaires et aux contrôleurs de gestion.
(2) : article écrit en résonance à celui de Virginie Clayssen, instructifs tous les deux.

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2 réflexions sur “Ce qui nous effraie

  1. hum.Les éditeurs de livres papiers parlent également de produits et de gammes, vous savez. Le numérique, ce ne sont pas seulement des acteurs à la recherche du profit, tant s’en faut. C’est aussi des passionnés. C’est d’ailleurs là où ils se réfugient de plus en plus que ce soit en science humaine comme en littérature, car ils n’ont plus d’autres espaces « économique » pour exister. Cela ne veut pas dire que les phénomènes de masse ne vont pas se produire aussi dans le numérique (qui a tendance d’ailleurs à les accentuer), mais en tout cas, il devrait laisser plus de place également aux autres formes littéraires. Reste à savoir si plus de place signifie aussi plus de lecteurs…

    Quant à la prison du support, il me semble qu’il est nécessaire de le relativiser, parce que justement les machines se détournent assez facilement. J’utilise un Kindle depuis 3 ans en n’ayant acheté qu’un seul livre chez Amazon.

    • Oui, bien sûr, et je sais que vous avez raison. Je connais les éditeurs et ne me fais aucune illusion sur eux. Et en parcourant le web, je découvre chaque jour de ces passionnés dont vous parlez, informaticiens, auteurs ou éditeurs, dont le travail mériterait d’être plus largement soutenu.
      Pour le kindle, le Kobo by Fnac, etc., le problème c’est que la grande majorité des utilisateurs ne savent même pas qu’ils peuvent acheter leurs livres ailleurs, quitte à les convertir ensuite. Ils ne savent pas plus ce que sont les DRM et ce que cela implique. La porte de la prison n’est certes pas fermée à clé, encore faut-il savoir où est la porte.

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