Matthieu Raffard – La soif d’images, petites révélations sur la lumière et la photographie (éd. Transboréal)

On dit souvent d’un photographe qu’il porte « un regard sur le monde », mais ne pourrait-on dire tout aussi justement que le monde porte un regard sur lui ? Le débutant a souvent du mal à sortir son appareil devant un inconnu, il pense que l’on ne verra en lui qu’un curieux, un malappris ou, pire, une sorte de voyeur. Il part du principe que le mouvement photographique est à sens unique, qu’il va changer le monde, sans bien sûr envisager d’être lui-même changé. Peu à peu, l’expérience venant, il comprend qu’une image réussie est moins le résultat d’un regard sur le monde, celui du photographe, qu’un échange de regards, que c’est la rencontre artiste/modèle qui est le lieu de cette réussite.

soifJ’ai découvert Matthieu Raffard par le biais du blog Daily fictions (hébergé par Libé), qu’il a tenu pendant deux ans avec Albéric d’Hardivilliers.
Chaque jour, d’Hardivilliers écrivait un texte court, dans l’esprit (pour la forme) des Microfictions de Jauffret, sur une photo de Raffard. L’ensemble a par ailleurs donné lieu à un livre, aux éditions In8.
Ça n’est évidemment pas un hasard si ces deux-là ont publié chacun un petit ouvrage dans la magnifique collection « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréal. Je reviendrais sans doute bientôt vous parler de celui d’hardivillers, L’écriture d’ailleurs, petits propos sur la littérature nomade, mais j’aimerai aujourd’hui m’attarder sur celui de Matthieu Raffard, La soif d’images, sous-titré : petites révélations sur la lumière et la photographie.

La photo est, parait-il, le passe-temps favori des Français, et pour qui débute ou commence à maîtriser son sujet, au-delà des considérations purement techniques, les doutes et les interrogations sont nombreux. « Il suffit, c’est vrai, de lire le mode d’emploi d’un appareil photo pour savoir s’en servir ; en quelques instants, n’importe qui parvient à faire une image correcte et la lecture d’un livre un peu plus technique vient compléter les quelques subtilités que l’on doit connaître — effets de flou spectaculaires, contre-jours dramatiques, macrophotographie, bracketing, fill-in, etc. Le travail en aval, quant à lui, autrefois réservé au laborantin amateur ou professionnel, est aujourd’hui facilité par un logiciel de traitement numérique que tout un chacun peut, de manière intuitive, utiliser même sommairement. La photographie est apparemment devenue un art sans secret, sans obscures méthodes, sans technique ésotérique — un simple savoir-faire. Elle nous dépose tous au pied du mur, celui du regard », écrit Raffard, avant de poursuivre : « C’est la lumière qui, au gré des voyages, ouvre à ce regard ; c’est elle qui, année après année, le façonne, faisant d’un amateur un photographe. Le voyageur trouve progressivement, dans une manière de poser les yeux sur la réalité qui lui ressemble, une façon de dire qui il est, où il est, d’affirmer un regard qui lui est propre. De même qu’il n’y a pas deux visages identiques, il n’y a pas non plus deux regards semblables. »

On l’a compris, il ne sera pas question ici de technique, et le livre s’adresse aussi bien aux photographes qu’à ceux qui s’intéressent à la photographie sans nécessairement la pratiquer. C’est là tout l’intérêt de cet ouvrage, et ce qui le rend parfaitement indispensable.
S’il existe pléthore d’ouvrages technique sur la pratique de la photographie, peu nombreux sont les textes qui nous permettent d’avoir ainsi une réflexion de fond sur le sujet. Bien que très différent, je le classerais dans la même catégorie que La chambre claire de Roland Barthes.
Qu’est-ce que la photographie, non pas d’un point de vue mécanique, pourrait-on dire, mais qu’est-ce qu’elle induit en nous, que représente-t-elle ? C’est en substance ce dont il est question ici. Matthieu Raffard a beaucoup voyagé, et ces longs déplacements ont nourri sa réflexion : « Voyager, c’est se mettre à l’école d’une lente déconstruction de ce que l’on croit voir, c’est retrouver l’essence du regard. Le voyage n’est finalement rien d’autre qu’une université du regard, c’est-à-dire un temps où l’on peut contempler le monde dans un étonnement avide qui ne cherche pas tant à comprendre qu’à recevoir. L’appareil photo est alors l’outil d’un apprentissage, à la fois un livre de référence et un cahier d’exercices. »

Plus loin, il nous dit encore ceci : « La photographie, en modifiant la perception que l’on peut avoir de la réalité, nous conduit à voir d’une manière plus intuitive, plus profonde, plus intérieure ; ce qu’on pourrait appeler le “regard médiant”. Cette expression tente de décrire au plus près le moment où les yeux commencent à pénétrer l’essence des choses, cet état où la photographie ouvre les portes d’une réalité que l’on devine alors plus vaste, un monde composé davantage de rythmes que de logique, de formes que de mots, d’émotions que de définitions, un univers où chaque élément est à sa place, où le regard semble pouvoir se déplacer sans contraintes et où l’on reconnaît presque naturellement l’image qu’il faut faire. En y réfléchissant, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une expérience mystique ni religieuse, mais plutôt l’éclosion d’une lucidité en devenir. »

Et l’on comprend alors — enfin —, que la photographie est tout autant affaire de regard et de lumière que d’ouverture et de vitesse.

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2 réflexions sur “Matthieu Raffard – La soif d’images, petites révélations sur la lumière et la photographie (éd. Transboréal)

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