Le livre numérique : danger ou réelle opportunité ?

Quand certains continuent de s’entre-déchirer quant à l’utilité ou non du livre numérique, sans voir qu’ils se tiennent vent debout sur un quai de gare abandonné d’où le dernier train est depuis longtemps parti, d’autres ont heureusement compris que ce train était en marche et réfléchissent contenus et contenants.
Le débat n’est plus en effet de savoir si le livre numérique a ou non une légitimité, mais bien de savoir ce que l’on met dedans, comment on le fait et comment on le distribue. Si le débat premier avait sa légitimité, il est aujourd’hui totalement utopique d’imaginer un retour en arrière : le numérique, qu’on le veuille ou non, avec ses qualités et ses défauts, ses avancées et ses risques, est maintenant là et il est parfaitement vain de le refuser. Il faut bien comprendre que le numérique n’est pas un simple outil ou un gadget à la mode ; le numérique porte en lui une révolution qui a des conséquences aussi profondes que la révolution industrielle de la fin du XIXème siècle. Il n’y a qu’à relire Zola pour mesurer combien celle-ci ne s’est pas fait sans heurt. Pourtant, à plus d’un siècle de distance, on n’imagine plus revenir en arrière et se passer des progrès qu’à court, moyen et long termes elle a apporté.

livres anciens

Que l’on regarde un peu autour de nous : le numérique a certes ébranlé l’industrie musicale toute entière, mais nous permet aujourd’hui un accès autrefois inimaginable à la musique ; Kodak a déposé le bilan et licencié des milliers de personnes, mais est-ce vraiment la faute à la photographie numérique ?
Dans ces exemples, on notera deux choses en particulier :

— premièrement, les tenants de l’avant-numérique ont campé sur leurs positions et cherché par tous les moyens à contrer le développement de cette technologie plutôt que de réfléchir à son intégration dans leurs process (je pense en particulier aux DRM sur les enregistrements audio qui ont eu pour principal effet le développement exponentiel du piratage), ce qui a entrainé plus sûrement encore leur chute ;

— deuxièmement, le numérique a permis à la fois une démocratisation des usages, mais aussi une amélioration des technologies analogiques, certes désormais destinées à un public de niche, mais qui existe et qui consomme : je pense en particulier au vinyle, proposé aujourd’hui en pressage de qualité 180g, bien loin des disques de piètre qualité proposés au tournant des années 90. Et de même, la photo argentique n’a pas dit son dernier mot, et il suffit de voir l’expérience menée par The Impossible Project, ces anciens employés de Polaroïd qui ont racheté en fonds propre l’une de leurs usines et relancé la production de films en l’adaptant aux besoins d’aujourd’hui.

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Oui, le livre numérique présente un danger potentiel pour plusieurs catégories professionnelles : il peut être perçu comme une menace par les librairies qui redoutent de voir disparaitre leurs gros lecteurs, et pourtant, il y a plus que jamais un besoin de conseils que le libraire est le plus légitime à donner ; il est perçu comme une menace par les imprimeurs, et pourtant émerge déjà l’impression à la demande ; il est perçu comme une menace par les éditeurs qui redoutent en particulier le piratage (1), et pourtant s’ouvrent à eux des opportunités de marchés qui n’existaient tout simplement pas avant.
On le voit bien par ces exemples, le problème n’est pas le numérique, c’est notre faculté à nous réinventer, à repenser de fond en comble nos métiers, à l’heure du numérique.

Le vrai danger est de ne rien faire, de continuer d’avancer avec des oeillères et de laisser faire Amazon et consorts sans proposer de solutions alternatives.
Certaines solutions existent et se mettent en place, d’autres sont encore à inventer.
Je veux y voir de vraies opportunités, de vrais leviers de croissance — y compris pour les librairies —, et aussi, une chance incroyable d’être à la fois témoin et acteur d’une révolution que l’on compare déjà à l’invention de l’imprimerie.

Je vous invite à aller voir ce qui se passe chez les designers et les concepteurs de livres numériques comme Jiminy Panoz, La dame au Chapal, ou Craig Mod, pour n’en citer que trois, et voir comment nous pourrions à notre tour avoir une réflexion en profondeur qui permette à tous les acteurs de la chaîne du livre de reprendre la main et de se tourner enfin vers l’avenir.
——————–

(1) La question du piratage se pose, bien évidemment, mais là encore, nous sommes sur de vieux réflexes, nous nous arc-boutons sur nos positions pour protéger nos acquis sans voir que c’est un changement de paradigmes qui s’opère (je vous renvoie à la lecture de Petite Poucette de Michel Serres, aux éditions Belin pour une analyse très fine de tout cela).

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8 réflexions sur “Le livre numérique : danger ou réelle opportunité ?

  1. Cela a des avantages, le numérique, mais pas que, loin de là !
    Certes, puisque vous parlez de Kodak, les photos numériques apportent des avantages, par contre, côté pérennité, est-on certains de conserver nos images ? Je pense sérieusement à transférer certaines des miennes sur support film.
    Les livres qui illustres le début de cet article sont en triste état, mais tout à fait lisible, le texte est là, en numérique on nous prépare des feux d’artifice qui dureront comme tel.
    Le danger, c’est le temps !

    • C’est vrai, néanmoins il existe de plus en plus de solutions pour sauvegarder de manière sûre et a priori pérenne nos fichiers numériques. Oui, tout n’est pas rose et votre inquiétude est légitime : encore une fois, à nous d’inventer les solutions (nous étant pris au sens large, évidemment).
      Le papier n’est cependant pas à l’abris de tout danger lui-même : il craint l’eau et le feu, par exemple. Et si de vieux ouvrages tiennent bien le passage du temps, comme vous le soulignez à juste titre, je ne donne pas cher des livres imprimés aujourd’hui, sur du papier de mauvaise qualité et à grand renfort de produits chimiques. Il n’est qu’à voir comme ils se déforment et jaunissent en seulement quelques mois pour se rendre compte qu’ils ne dureront pas aussi longtemps que leurs lointains ancêtres.

    • MouwhaHAHAHAHA, les supports chimiques sont les plus fragiles, il faudrait les mettre dans des armoires réfrigèrées spécifiques. Non le support numèrique est plus fiable à condition de bien le comprendre. Une clé USB, pas fiable, un CD pas fiable, un disque dur seul idem…des réseaux de disque dur qui se copient les uns les autres, fiable.
      Mais c’est comme les concessions au cimetière, ou le parking il faut payer pour cela. ou se mettre sous le nez de google et consorts

  2. le besoin de conseil… encore faut-il que le commerçant sache et puisse le faire. Or avec les centaines de kilo de papier qui défilent dans leurs boutiques…ils ne peuvent pas tout lire.

    Et puis les gens sont-ils prèts à payer pour ces conseils ? non parce qu’on ne vit pas de poignée de main et de sourire.

  3. Pingback: Le livre numérique : danger ou ré...

  4. Le numérique cessera d’inquiéter (et commencera d’intéresser) les éditeurs traditionnels le jour où l’on trouvera des solutions de DIFFUSION (pas de distribution : les tuyaux fonctionnent déjà très bien), donc de la VISIBILITE (et donc du Chiffre d’affaires). La porte de sortie du ghetto technophile (les geeks et les pro logiciels libres et internet gratuit) vers la masse importante de lecteurs qui n’a pas encore accès au numérique ne s’appelle-t-elle pas… librairie ? En ligne ou physique, sous la forme de réseau de lecteurs (Babelio par ex.), de blogs, etc. Les « bars numériques » de Relay sont intéressants mais ils vendent plus la liseuse que les livres… A quand des « murs de couvertures » de livres numériques disponibles chez les libraires ? Avec possiblité de lire un extrait ou feuilleter, of course…

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